Une nuisance invisible au quotidien
C’est un peu en train de changer mais chaque jour, des millions de foyers en France ouvrent le robinet sans se douter qu’une famille de substances chimiques invisibles, inodores et insipides s’y cache. Ces molécules qui transitent dans notre eau, s’accumulent dans nos corps, dans les sols, et maintenant, jusque dans les nappes phréatiques. On les retrouve également dans nos vêtements imperméables, nos emballages alimentaires, nos ustensiles de cuisine antiadhésifs, et nous pourrions probablement continuer à l’infini.
Ces contaminants portent un nom : les « polluants éternels », ou plus scientifiquement, les PFAS. Leur omniprésence dans notre environnement et leur capacité à persister indéfiniment posent aujourd’hui un défi sanitaire majeur. Comprendre ce qu’ils sont, d’où ils viennent, combien sont-ils, et, ce qu’ils impliquent pour notre santé devient essentiel pour chacun d’entre nous.
Que sont les PFAS ?
Les PFAS, on prononce ‘pifass’, ou substances per- et polyfluoroalkylées, constituent une vaste famille de plus de 4 000 composés chimiques synthétiques. Leur point commun : une liaison carbone-fluor extrêmement stable, parmi les plus résistantes que la chimie connaisse. Cette stabilité exceptionnelle leur confère des propriétés remarquables : ils sont antiadhésifs, imperméables à l’eau et à la graisse, résistants aux fortes chaleurs.
C’est précisément cette indestructibilité qui leur vaut le surnom de « polluants éternels ». Une fois libérés dans l’environnement, les PFAS ne se dégradent quasiment pas. Ils peuvent persister pendant des décennies, et probablement des siècles, s’accumulant progressivement dans les écosystèmes et les organismes vivants.
Parmi les PFAS les plus connus, deux noms reviennent fréquemment : le PFOA (acide perfluorooctanoïque) et le PFOS (sulfonate de perfluorooctane). Ces substances ont été largement utilisées et même banalisées par l’industrie avant d’être progressivement interdites en raison de leurs effets sur la santé et l’environnement.
Quand l’innovation conduit au problème sanitaire : une chronologie sans faute
L’histoire des PFAS commence dans les années 1940-1950, une époque marquée par l’optimisme technologique et la recherche de matériaux toujours plus performants. Les propriétés exceptionnelles de ces molécules séduisent rapidement l’industrie : revêtements antiadhésifs pour la cuisine, textiles imperméables, mousses anti-incendie, isolants électriques… Les applications se multiplient.
Durant plusieurs décennies, les PFAS sont perçus comme une réussite technique et donc des opportunités de développement. Leur production et leur utilisation se généralisent dans le monde entier, notamment après la Seconde Guerre mondiale, période d’expansion industrielle massive. Personne ne se doute alors que ces substances, conçues pour ne jamais se dégrader, finiront par contaminer durablement notre environnement.
Le tournant survient progressivement à partir des années 1990-2000, il y a donc plus de 25 ans, lorsque les premières études scientifiques commencent à documenter la présence généralisée des PFAS dans l’environnement, y compris dans des zones reculées comme l’Arctique. Les chercheurs constatent que ces substances s’accumulent dans les organismes vivants et soulèvent des préoccupations sanitaires. En 2009, le PFOS est interdit en Europe, suivi du PFOA en 2020, mais des milliers d’autres molécules de la même famille restent en circulation totalement incognito.
Comment les PFAS contaminent-ils notre eau ?
La contamination de l’eau par les PFAS suit des chaînes complexes et diffuses. Tout commence généralement dans les installations industrielles qui produisent ou utilisent ces substances : usines chimiques, sites de fabrication de textiles, aéroports utilisant des mousses anti-incendie, installations de traitement de surface…
Une fois rejetés, les PFAS se dispersent dans l’environnement. Ils contaminent les sols, migrent vers les nappes phréatiques, s’écoulent dans les rivières et les lacs. Les stations d’épuration conventionnelles ne sont pas conçues pour les filtrer : ces molécules traversent les systèmes de traitement classiques et se retrouvent dans l’eau potable distribuée aux foyers.
Le problème est d’autant plus insidieux que cette contamination est totalement imperceptible. Contrairement à d’autres polluants, les PFAS ne modifient ni le goût, ni l’odeur, ni la couleur de l’eau. En 2024, des analyses révèlent que des PFAS sont détectés dans 96 % des communes françaises testées. En 2025, 39 points de prélèvement de l’eau potable dépassent les seuils maximaux autorisés. Seuils fixés de manière assez arbitraire puisqu’on découvre à peine leurs effets sur la santé.
Quels sont les effets sur la santé ?
Les recherches scientifiques sur les effets sanitaires des PFAS se sont considérablement développées ces dernières années faisant suite à la compréhension des enjeux de santé publique. Même si tous les PFAS n’ont pas été étudiés avec la même précision, un consensus scientifique émerge sur plusieurs effets documentés.
En décembre 2023, une étape majeure a été franchie : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le PFOA comme « cancérogène pour l’humain » et le PFOS comme « peut-être cancérogène pour l’humain ». Des études épidémiologiques établissent des liens entre l’exposition aux PFAS et plusieurs types de cancers, notamment les cancers du rein et des testicules.
Le risque cancérogène est certes le premier pan, les académies nationales des sciences américaines ont identifié quatre autres effets disposant d’un niveau de preuve suffisant : parmi ceux-ci, la diminution de la réponse immunitaire à la vaccination, l’augmentation du cholestérol sanguin, la baisse du poids de naissance chez les nouveau-nés, et l’augmentation du risque de cancer du rein. D’autres effets sont suspectés ou en cours d’étude, comme les perturbations thyroïdiennes, les impacts sur la fertilité, ou encore les atteintes hépatiques. Il est à redouter que nous en soyons qu’au début.
Il est important de souligner qu’il est cohérent de s’attendre à ce que ces effets soient principalement associés à une exposition chronique, c’est-à-dire répétée sur de longues périodes. L’exposition varie considérablement selon les individus : les travailleurs manipulant directement ces substances ou les riverains de sites industriels sont davantage exposés que la population générale.
Des enjeux qui dépassent l’individu
La contamination par les PFAS ne se limite pas à une question de santé individuelle. Elle représente un défi collectif majeur dont les répercussions touchent plusieurs générations.
Sur le plan économique, les coûts de dépollution de l’eau sont considérables, si tant est que ce soit techniquement possible à grande échelle. Plusieurs collectivités locales en France font déjà face à des charges financières très importantes pour traiter l’eau contaminée. Ces investissements, nécessaires pour garantir la qualité de l’eau potable, pèseront sur les budgets publics et se répercuteront sur les usagers de manière significative.
La dimension environnementale est tout aussi préoccupante. Contrairement à d’autres polluants qui finissent par se dégrader, les PFAS s’accumulent durablement dans les écosystèmes. Cette persistance soulève une question éthique : nous léguons aux générations futures un environnement contaminé par des substances qu’elles n’ont pas choisies et qu’elles ne pourront pas facilement éliminer.
Les systèmes de santé sont également concernés. L’exposition généralisée à ces substances pourrait entraîner une augmentation des pathologies associées dans les décennies à venir, avec des conséquences sanitaires et financières significatives pour les structures de soins.
Que font les pouvoirs publics ?
Face à l’ampleur du problème, les autorités françaises et européennes ont progressivement renforcé leur action. En janvier 2024, le gouvernement français a adopté un plan d’action interministériel structuré en cinq axes : améliorer la surveillance, informer le public, réduire les émissions industrielles, développer la recherche et renforcer la réglementation.
La loi française du 27 février 2025 marque une avancée significative. Elle interdit les PFAS dans les cosmétiques, les farts de ski, les vêtements et chaussures à partir de 2026, et prévoit une extension à tous les textiles d’ici 2030. Elle impose également aux agences régionales de santé (ARS) de publier des bilans annuels sur la qualité de l’eau potable concernant les PFAS.
Depuis janvier 2026, la surveillance de 20 PFAS (sur 4000 !?) dans l’eau potable est devenue obligatoire en France, conformément à la directive européenne. La limite de qualité est fixée à 100 nanogrammes par litre pour la somme de ces 20 PFAS, et à 10 nanogrammes par litre pour certains PFAS pris individuellement. Bien entendu l’effet cocktail et les conséquences est extrêmement difficile à reproduire en laboratoire. En juillet 2025, le ministère de l’Écologie a publié une carte interactive recensant plus de 2,3 millions d’analyses de PFAS dans les eaux françaises.
Néanmoins, des limites persistent. La surveillance ne couvre qu’une fraction des milliers de PFAS existants. Le TFA (acide trifluoroacétique), détecté dans 92 % des échantillons d’eau analysés, n’a été ajouté à la liste de surveillance qu’en 2027. Par ailleurs, les normes françaises sont considérées comme moins strictes que celles d’autres pays européens comme le Danemark.
Que peut-on faire à titre individuel ?
Face à une contamination aussi diffuse, il est légitime de se demander ce qui relève de l’action individuelle et ce qui nécessite une réponse collective. Certains leviers sont accessibles à l’échelle domestique, d’autres dépassent clairement le cadre personnel.
S’informer constitue le premier pas. Connaître la qualité de l’eau dans sa commune permet d’évaluer son niveau d’exposition. Les données sont désormais accessibles via les cartes publiées par les autorités publiques et les agences régionales de santé.
Concerning la consommation de produits du quotidien, privilégier des articles sans PFAS lorsque des alternatives existent peut réduire l’exposition directe. Cela concerne notamment les ustensiles de cuisine en inox, les textiles imperméabilisés ou certains cosmétiques. Toutefois, l’étiquetage reste souvent peu explicite, rendant ces choix parfois difficiles.
La filtration de l’eau à domicile représente une autre option pour ceux qui souhaitent réduire leur exposition via l’eau potable (l’eau en bouteille étant dans le viseur des causes de propagation des pfas). Certaines technologies de filtration se révèlent efficaces contre les PFAS, mais toutes ne se valent pas. Nous y reviendrons dans la section suivante.
Il est toutefois essentiel de reconnaître les limites de l’action individuelle. La contamination des nappes phréatiques, la dépollution des sites industriels, le contrôle des rejets, l’évolution des normes, l’éventail des prélèvements et analyses : ces enjeux dépassent largement le cadre domestique et nécessitent des décisions politiques, industrielles et scientifiques coordonnées.
Filtration de l’eau : des solutions existent-elles ?
Pour ceux qui souhaitent réduire leur exposition aux PFAS via l’eau du robinet, plusieurs technologies de filtration domestique existent. Leur efficacité varie considérablement selon le type de système utilisé et parfois leur impact sur la santé.
Le charbon actif constitue l’une des méthodes les plus répandues et une des plus efficace. Il fonctionne par adsorption : les molécules de PFAS se fixent sur la surface poreuse du charbon. Son efficacité dépend toutefois de plusieurs facteurs, notamment de la structure des PFAS. Les molécules à longue chaîne, comme le PFOA et le PFOS, sont généralement mieux capturées que les molécules à chaîne courte. L’efficacité du charbon actif oscille entre 70 et 90 % selon les études, avec des performances moindres sur certains PFAS comme le TFA. De plus, le charbon se sature progressivement et doit être remplacé régulièrement pour maintenir son efficacité.
L’osmose inverse représente la technologie la plus performante techniquement actuellement disponible pour un usage domestique. Elle utilise une membrane semi-perméable extrêmement fine qui bloque les molécules de PFAS, qu’elles soient à longue ou à courte chaîne. Les systèmes d’osmose inverse éliminent entre 90 et 99 % des PFAS, y compris ceux que le charbon actif peine à capter. Ils présentent néanmoins quelques inconvénients : ils consomment plus d’eau (avec un ratio de rejet pollué qui s’est toutefois amélioré dans les modèles récents), ils éliminent malheureusement également les minéraux présents dans l’eau, et leur coût d’installation et d’entretien est plus élevé.
Certains systèmes combinent plusieurs technologies, associant par exemple charbon actif, résine échangeuse d’ions et membrane d’osmose inverse, pour maximiser l’efficacité tout en préservant certains minéraux essentiels.
Il est important de noter que les carafes filtrantes classiques et les filtres simples sur robinet ne sont pas suffisamment efficaces contre les PFAS. Leur capacité de filtration ne permet pas de retenir ces molécules à moyen terme et probablement pas à court terme non-plus. Nous devons être conscient qu’à l’heure actuelle la connaissance des impact et des moyens pour lutter contre les PFAS sont encore à améliorer et à découvrir.
Le choix d’un système de filtration doit tenir compte de plusieurs éléments : le niveau de contamination local, le budget disponible, l’espace de vie, et les contraintes d’entretien. Il ne s’agit pas d’une solution universelle, mais d’une option parmi d’autres, adaptée aux situations où l’exposition via l’eau potable est avérée et préoccupante.
En synthèse : un défi partagé
Les PFAS incarnent une réalité environnementale et sanitaire complexe, héritée de décennies d’utilisation industrielle massive. Leur omniprésence dans l’eau, les sols et notre alimentation témoigne d’un problème systémique qui ne peut être résolu par des actions isolées.
La science continue d’avancer pour mieux caractériser les risques associés à ces substances et identifier les moyens de les éliminer. Les pouvoirs publics renforcent progressivement la réglementation et la surveillance. L’industrie est appelée à développer des alternatives et à assumer la dépollution des sites contaminés.
À l’échelle individuelle, l’information et le principe de précaution restent les premiers leviers de protection. Comprendre ce que sont les PFAS, connaître son niveau d’exposition, et faire des choix éclairés lorsque des alternatives existent : ces démarches contribuent à une meilleure maîtrise des risques.
Mais l’essentiel se joue ailleurs : dans la coordination des efforts entre chercheurs, décideurs politiques, acteurs industriels et citoyens. C’est cette mobilisation collective qui permettra, à terme, de réduire durablement la présence des PFAS dans notre environnement et de protéger les générations futures au prix d’investissements d’ampleur.
L’enjeu n’est pas de céder à l’inquiétude, mais de transformer la prise de conscience en action. Et cette action commence par l’information, l’usage de produits bruts et la gestion de la qualité de l’eau de consommation.




